Février – Rosevalent

Date de sortie : 10 avril 2026 | Labels : Araki Records, Kerviniou Rekordz et Renégat Records

La dernière fois que les arabesques de Février ont été publiées, c’était en 2018, au mois de février justement. C’était alors un EP et derrière la très belle photographie de la pochette se cachait un genre de slowcore aux angles aigus, sec et joliment austère, beau lui aussi. Aujourd’hui, rien n’a vraiment changé ou si peu.
Et pourtant, Février s’est indubitablement épaissi. D’une part, il s’agit cette fois-ci d’un LP – leur premier – comptant huit titres et surtout, ces derniers ont gagné pas mal de minutes. Alors, pas tous, pas tout le temps et ça ne veut pas dire que Février a des choses plus longues à dire, son propos étant resté rigoureusement le même ni que le trio a succombé aux affres du remplissage ou de la démonstration. Quand on joue aussi sec, impossible de déborder. Non, simplement le groupe a-t-il apprivoisé le temps et laisse ce dernier s’immiscer dans les morceaux. Quand ils dépassent les six minutes, c’est bien parce qu’il faut qu’ils durent ce temps-là. On amène l’idée de départ jusqu’au bout en essayant plein de choses : des claviers discrets mais déterminants, des irruptions fracassantes, des vocalises habitées…
C’est très équilibré et la tension perdure tout du long. Rosevalent se déploie dans une zone grise où tout a son importance, les mouvements répétitifs qui imitent le ressac, la lente transformation du flux par petites touches successives aboutissant a des implosions profondes, des moments suspendus, plus calmes, ménageant quelques respirations dans une matière paradoxalement touffue. Paradoxalement parce qu’ils ne sont que trois, qu’il n’y a pas de basse ni l’envie de parsemer les morceaux de la moindre fioriture. Pas de gimmicks, pas d’effets rutilants, pas de démonstrations vocales ou de riffs putassiers. Février est aussi sec et froid que le mois du même nom et pourtant – paradoxalement – le groupe enveloppe et emmitoufle comme une polaire tressée de fils d’acier barbelé.

L’ossature repose sur des armes austères mais le rendu, lui, ne l’est pas. Les mélodies s’agrippent au cortex, les arrangements ne se déparent jamais de leur stricte élégance et les morceaux ont pas mal de choses à expulser. Un titre comme For Sarah (l’un des plus courts), dans toute son urgence et dans sa rage aussi, montre que le moteur là-derrière provient de la petite boule noire que l’on a tou.te.s nichée au creux du ventre. Bref, chez Février, la forme rejoint in fine le fond et ça procure à Rosevalent une sacrée envergure.
Cette fois-ci, au duo d’origine – Emilie Pelletier (dont le timbre est toujours aussi proche de celui d’une early PJ Harvey) et Don Lurie – s’ajoute la batterie de Mat Cotton qui résonne sur tous les titres, un vrai changement par rapport au précédent EP (ce dernier avait déjà rejoint le duo en 2018 mais n’avait pas participé à l’enregistrement de l’éponyme). Cette adjonction n’a rien modifié, tout n’est pas devenu d’un coup plus charpenté, carré ou lourd et la frappe sèche s’accorde harmonieusement au clair-obscur déchiré et déchirant qui caractérise Février. Simplement, les voies pour maintenir la tension intacte se sont-elles densifiées, épaissies et ça donne une collection de titres au cordeau certes mais foisonnants. Fields Of Glory, Love ou Wish (les titres les plus longs) jouent en permanence sur les différences d’épaisseur et passent sans cesse du filigrane à la grosse tempête, sans heurts. Il s’y joue une multitude de choses.
Mais ça vaut pour tous les titres qui, d’une façon ou d’une autre, réussissent à captiver : les claviers déterminants de Cinematic qui deviennent plus loin nappes grondantes sur le très prenant Wish, l’argile tourmentée de Love qui se dépare de quelques cristaux noirs sur That Broken Heart Of Mine, les crocs intermittents de Hate qui muent en accolade sur l’ultime Blonde, tout s’insinue sans peine et traverse le cuir épais comme les couches les plus tendres pour déverser une colonie de bombyx bariolés dans la carcasse.

D’autant plus qu’une nouvelle fois, tout cela s’accompagne d’un écrin très réussi : parfaite captation (Thomas Poli), mastering au cordeau (Peter Demiel), vinyle blanc, graphisme à l’avenant (Annecé Ferron) et très beau dessin signé Claire Von Corda.
Une harpie surplombant le fleuve qui sort de son lit, une parfaite illustration de Rosevalent : elle nous regarde et nous envoûte ; difficile de savoir ce qu’elle pense, ce qu’elle veut. Le qui vive qui en résulte sied parfaitement aux flux heurté de Février.

leoluce

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