Date de sortie : 26 juin 2026 | Labels : Day Off Records (France), The Ghost Is Clear Records (USA), minoRobscuR (Allemagne) et Bloodshed666 Records (Autriche)
Je ne saurais dire si Melankolia s’accorde au mercure délirant mais en tout cas, il s’accorde parfaitement au chaos ambiant. Ça fonctionne sur n’importe quelle image extirpée du flux dégueulasse qui constitue l’ordinaire de notre époque définitivement flinguée : guerres larvées ou déclarées, massacres silencieux, destruction consciencieuse, connard orange, politiques médiocres, températures démentielles, masses laborieuses laiteuses sur les plages surchargées, virilisme à la con, extrême-droitisation, populisme crasse et tutti quanti trouvent en Melankolia un genre de score idéal. Le cri viscéral qui accompagne le moindre morceau à des airs de catharsis et comme je ne pige rien au finlandais, j’y mets tout ce que je veux et en particulier, ce que j’ai besoin d’expulser (toutefois, les paroles sont traduites en anglais sur le bandcamp du groupe et le propos n’est pas non plus franchement guilleret).
D’autant plus qu’autour de la voix, ce n’est pas moins la guerre. Les riffs abrasifs écorchent et cisaillent, la basse enclume consciencieusement et la batterie matraque. Troisième album véritable de Stolen Kidneys, Melankolia fait mal et ce faisant, fait du bien.
En outre, il me semble que celui-ci est un poil plus punk et arraché que ses (très bons) prédécesseurs, Ruin (2017) et Maailma Loppuu (2022). Alors, ça se joue à pas grand chose mais peut-être est-ce la voix mise en avant ou le son franchement sec – vraiment expurgé du moindre microgramme de graisse – qui font discrètement muter le noise-hardcore des Finlandais. Il n’a jamais été non plus ventripotent – le mouvement était déjà bien entamé lors du précédent – mais là, on a vraiment l’impression d’entendre un écorché. Du coup, on voit bien comment se distribuent les interventions de chacun et comment Stolen Kidneys se répartit toute la hauteur du spectre.
Oui, parce qu’évidemment, c’est agressif mais c’est surtout hyper bien construit. Il y a un vrai sens de la composition abrasive derrière qui fait que chaque morceau agit comme du papier de verre qui ponce l’épiderme autant que l’encéphale. Ce n’est jamais bas du front, c’est même au contraire très intelligent et l’air de rien, ça s’accorde bien à son titre.
L’air de rien parce que c’est surtout une question de détails : quelques chœurs qui viennent infléchir le chaos (l’éponyme), des mélodies tourmentées qui ne se révèlent que par petites touches filées tout au long d’un morceau (Muutoksen Aika par exemple), la basse qui sonne soudain comme un genre de glas (Piinaava Hiljaisuus ou Riemujuhla), quelques mots forts (“I look at the wall again/Standing in the corner/Alone with my own thoughts/Condemned to be me” – déclamé en finlandais évidemment – sur Hylkiö par exemple). Il y a bien d’autres intentions que seulement envoyer les potards dans le rouge et atteindre la fin du morceau en faisant le maximum de dégâts dans l’intervalle. C’est même plutôt recherché et rien ne semble vraiment le fruit du hasard alors que ça sonne vraiment spontané (la captation de Tom Brooke et la masterisation de Will Killingsworth, très naturelles, y sont pour beaucoup).
C’est très sec donc mais aussi très sensible. Stolen Kidneys maîtrise désormais complètement sa matière, lui qui est apparu en 2009 et a souvent partagé des splits (avec des entités en provenance d’Oulu – leur ville d’origine – comme Arson Under The Sea ou Boar, ou en provenance d’ailleurs comme Nikander). On voit bien comment ce parcours riche a permis au groupe de diversifier ses azimuts, de nuancer son “dissonant hardcore/noiserock” et de se rapprocher de plus en plus de ce qu’il est, au fond. L’éponyme en toute fin, aussi le morceau le plus long, le montre bien avec sa construction en tiroirs qui finit par se débarrasser de tous ses oripeaux. La mélodie devient soudain identifiable et on se rend compte qu’elle était là depuis le début.
Finalement, Melankolia est tout entier révélé par sa chouette pochette (une belle photographie de Pekka Ohtokangas) : un cheval à bascule, sans doute extirpé d’un garage. Un truc nostalgique de prime abord mais qui est aussi un bel objet, vidé de sa fonction initiale ainsi exposé entouré d’outils, de meubles et de cartons. Une chouette métaphore de ce que réussit Stolen Kidneys avec Melankolia.
leoluce


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